Selon Pierre-Damien Huyghe, les logiciels sont des accélérateurs de résultats dans un univers dont les possibilités ne sont pas tant infini qu’on le croit. L’outil est un « moyen d’exécution efficace, un multiplicateur d’effet ». Les outils logiciels sont des instruments d’obtention d’une forme spécifique.
La technique du latin technicus signifie « maître d'un art, spécialiste » et du grec tekhnikos « propre à une activité réglée », « industrieux, habile », de tekhnê « savoir-faire dans un métier », « habileté à faire ». Pour Platon, la technique s’oppose à nature, il exprime la notion de construire et fabriquer. La technique prend son sens moderne en 1750, « qui appartient à un domaine spécialisé de la connaissance ou de l'activité »2.
La machine, du grec mêkhanê, signifie moyen, ce terme désigne également toute espèce de combinaison, d'invention, parfois avec une valeur péjorative qui le rapproche de dolos « objet servant à tromper ». Après la machine-outil désignant des mécanismes utilisés dans l’industrie comme évoqué précédemment, au XXe siècle, le terme machine à calculer désigne les machines de bureau puis « l’ordinateur », qui devient le terme courant.
Auparavant pratiquée manuscritement sur différents supports comme l’argile, le papyrus, le bois, la soie, le parchemin... L’écriture se transforme lorsque Gutenberg fond des caractères en plomb mobiles réutilisables. Il invente la typographie. Avant cette invention, la technique de la xylographie est utilisée essentiellement pour reproduire des images, il s’agit d’une évolution de la technique d’impression de Chine qui consiste à graver dans la pierre et le bois. Au XVe siècle, la taille-douce permet la reproduction d’images, c’est une technique de gravure en creux sur des plaques de métal. Par ces deux techniques, la production d’images et de textes deviennent plus importantes pour permettre la diffusion dans toute l’europe. La Révolution industrielle du XIXe siècle apporte ses évolutions mécaniques. Des presses et des rotatives apparaissent, la technique de la taille-douce est améliorée et connaît un essor considérable tout comme la lithographie. Ces deux dernières techniques vont permettrent l’impression et la diffusion d’images et d’affiches. Avec l’accroissement des techniques industrielles, les compositions manuelles au plomb s'automatisent avec l’arrivée du linotype en 1886. Désormais, il est possible de composer une ligne de texte directement selon la justification désirée à partir d’un clavier. Pour l’impression des images, la photogravure direct est issue d’un procédé de traitement d’images photographiques initié en 1850, la paniconographie. Cette méthode consiste à obtenir un effet de trame ou de grain qui est gravé sur le métal. Après la deuxième guerre mondiale, les demandes en impression explosent. La photogravure ne permet pas de produire rapidement en grande quantité. Les développements de l’ordinateur viennent bouleverser les techniques d’impressions. La photocomposeuse inventée par deux français, René Higonnet et Louis Moyroud, la Lumitype3 permet des cadences plus rapides. Il s’agit d’un procédé de composition photographique de lignes de texte sur film. La lumitype permet une vitesse de composition rapide et efficace. L’évolution de l’imprimerie est un exemple parfait de la transformation de l’outil vers la machine. Dans un but d’évolution de la technique, du besoin d’accélération de la production et de diffusion des savoirs, des solutions mécaniques sont trouvées pour automatiser des pratiques auparavant réalisées manuellement. D’autre part, cette automatisation mécanique permet d’obtenir des résultats perfectionnés. Là où l’homme introduit un degré d’imperfection qui donne à l’objet son irrégularité exceptionnelle, la machine rend compte d’une production égale à chaque résultat dont la particularité n’a plus de place. Dans ce cas, l’objet qui résulte de la manipulation mécanique perd de son unicité.
L’ordinateur est un mot ancien qui vient du latin impérial ordinator, ordinatum de ordinare qui signifie ordonner, celui qui règle et qui met en ordre. Le mot ordinateur est utilisé par IBM France en 1954, pour remplacer le mot anglais computer et son adaptation française computeur. L’informatique le définit comme une machine algorithmique composée d'un ensemble de matériels qui correspondent « à des fonctions spécifiques, capable de recevoir de l'information, dotée de mémoires à grande capacité et de moyens de traitement à grande vitesse, pouvant restituer tout ou partie des éléments traités, ayant la possibilité de résoudre des problèmes mathématiques et logiques complexes, et nécessitant pour son fonctionnement la mise en œuvre et l'exploitation automatique d'un ensemble de programmes enregistrés »4.
Annick Lantenois5 définit le design graphique dans son ouvrage, Le Vertige du Funambule. Il apparaît à la fin du XIXe siècle pour hiérarchiser les informations dans le temps et dans l’espace. Le design graphique est pratiqué par le designer graphique qui opère des transformations visuelles demandées par un commanditaire. Le designer possède une culture visuelle qui légitimise les choix et exigences liés à ce métier. De ce fait, le designer répond à des problèmes par des solutions visuelles. Il ne se cantonne pas à l'exécution d’images, il met en valeur l’information visuellement. Il est comparé à un traducteur. Un traducteur transcrit les idées évoquées par les mots d’une langue dans une autre langue. Il doit veiller à utiliser le mot juste, afin de rendre compte de la force, de l'ambiguïté ou même de l’humour d’un texte. Le designer graphique doit traduire les mots par des formes et des images. Tout comme le traducteur, il se doit d’organiser ces formes afin qu’elles soient lisibles et compréhensibles pour communiquer au mieux le message. A. Lantenois évoque une « syntaxe scripto-visuelle », elle fait référence à l’utilisation de la typographie comme image et de la relation texte/image. Le designer graphique conçoit des systèmes « scripto-visuelle » pour orienter graphiquement le lecteur. Ces systèmes sont des dispositifs (affiches, flyers etc…).
Le designer graphique est au centre de la société de l’information. Les informations sont transformées par le numérique et les nouvelles technologies. De ce fait, le passage de la société de consommation à la société de l’information transforme la place du designer graphique. C’est en ce sens que le designer doit être conscient de ces mutations pour s’adapter dans une société en continuelle évolution. Quels sont les changements qui influencent la pratique du graphique ?
Le terme numérique en informatique vient du mot anglais digital. Il signifie la dématérialisation de contenus écrits, visuels ou sonores en langage binaire par le processus de la numérisation. Ce processus de dématérialisation transforme les informations en données interprétables par l’ordinateur. C’est pourquoi, la transformation en langage binaire, c’est-à-dire en bits de 0 et 1, est nécessaire.
La programmation du mot grec programma soit pro « avant » et gramma « ce qui est écrit » littéralement « ce qui est écrit à l'avance » désigne un ensemble des opérations permettant la conception, la réalisation, le test, la maintenance de programmes7. La programmation inclut les travaux d'écriture et de mise au point des programmes. En ce sens, la programmation peut devenir la partition du designer qui va définir les règles nécessaires à l’interprétation graphique par la machine.
Par l’évolution de la machine dans la production artistique, nous porterons un intérêt particulier aux influences de son introduction dans la création. Par l’analyse des changements culturels et sociaux de la production industrielle et de l’arrivée de l’ordinateur personnel dans la pratique créative, nous tenterons d'évaluer la place de la machine dans le processus créatif. L’influence évolutive de la technologie automatise les pratiques pour engendrer une standardisation remettant en cause les pratiques du designer graphique. Quelle est la légitimité de l’intelligence artificielle par rapport à celle du designer graphique. Suite à ces réflexions, la pratique graphique doit elle s’émanciper des logiciels de création propriétaires pour proposer de nouvelles formes graphiques ?
Les outils numériques créatifs engendrent-ils des transformations dans la pratique graphique et la communication de l’information. Ces transformations provoquent-elles une automatisation graphique. L’émancipation de l’automatisation technologique est-elle nécessaire ?