L'OBSOLESCENCE PROGRAMMÉE
DU DESIGNER GRAPHIQUE

Mémoire de fin d'étude
élodie da silva costa
2017

SOMMAIRE

Introduction

  1. MACHINES & FORMES
    1. Des processus mécaniques
      1. La machine comme œuvre
      2. Tinguely, la machine
        comme production de l’œuvre
      3. Sol Lewitt, l’œuvre programmée
        et définie par des règles
    2. Évolutions & expérimentations
      1. Le Sketchpad, la relation graphique entre homme et machine
      2. L’écran et la souris, les outils
        de la relation homme-machine
    3. L'expérimentation par l’ordinateur
      1. L’arrivée de l’ordinateur
        dans la création
      2. L’ordinateur comme outil
    4. L’évolution technologique
      1. La révolution numérique comme
        champ d’expérimentations initiatrices
      2. Programmer, une interaction graphique entre l’homme et la machine

  2. UNE AUTOMATISATION GRAPHIQUE
    1. La popularisation de l’ordinateur
      1. La machine comme œuvre
      2. Évolution de l’ordinateur
      3. Développement des logiciels
    2. Les amateurs au pouvoir
      1. Appropriation des logiciels
        par les amateurs
      2. Les générateurs
    3. L’uniformisation des pratiques
      1. L’automatisation
      2. La standardisation
    4. L’intelligence artificielle
      1. L’IA de la sensibilité est-elle possible?
      2. Une éthique de la machine
      3. Une remise en question du designer graphique

  3. NOUVELLES PRATIQUE GRAPHIQUE :
    une transformation créative
    1. Un processus évolutif
    2. Des formes graphiques nouvelles
      1. Des identités graphiques
        et génératives
      2. Les détournements des standards
      3. Les formes de la data,
        visualiser le monde des données
    3. La production de nos propres outils
      1. Des logiciels libres et open sources
      2. Des machines artisanales

    Conclusion

    Iconographie

    Entretiens

    Lexique

    Bibliographie

    En résumé

    Remerciements

MACHINES ET FORMES

1. Des processus mécaniques

La machine comme œuvre

L’introduction de la machine dans la création est liée à des mouvements artistiques antérieurs comme Dada, Fluxus et l’art conceptuel. Ces mouvements ont en commun la participation du public, la mise en place de règles structurelles et la remise en cause de l’objet artistique.
Les dadaïstes rejettent la raison et la logique, ils veulent s’approprier des nouveaux outils dans le but de créer de nouvelles images. La volonté de destruction de l’art inclut les valeurs du hasard, de l’automatisme et de l’instant créateur dans le processus créatif.
La poésie dadaïste repose sur une variation aléatoire de mots et de vers. Des règles sont créées et contrôlées pour être combinées à la notion d’aléatoire. Ici, les règles peuvent être combinées à des règles mathématiques, des algorithmes. Les instructions sont paramétrées, La rotative plaque de verre, optique de précision8 de Marcel Duchamp img.1 explore cette idée par la mécanisation des effets optiques. Le spectateur doit mettre en marche l’engin pour expérimenter le mouvement produit. La machine est une performance visuelle qui introduit le spectateur dans sa production.
Le mouvement Fluxus se fonde également sur l’exécution de procédures. L’un des fondateur les plus connus, John Cage réalise des compositions musicales combinant les instructions avec le hasard. Le hasard est une notion qui devient importante dans l'utilisation de médium en interaction avec le spectateur

Tinguely, la machine comme production de l’œuvre

Dans les années 1950, Jean Tinguely cherche à mécaniser la production du dessin. Il crée une Machine à dessiner img.2. Il dévoile son installation lors de l’exposition Le Mouvement qui dresse le bilan de l’Art cinétique en 1955. J. Tinguely définit des paramètres de production et de devenir du dessin. La machine devient alors un organe qui exécute les tâches assignées par son créateur. Par ce travail, J. Tinguely illustre la communication entre la machine et l’homme dans la production de formes. Il mécanise et automatise une production par un processus qui varie selon la manipulation de l’utilisateur. Ce dernier peut choisir le médium employé : stylos, craies, feutres, le type de papier ou encore de la pression exercée par le traceur. La durée de fonctionnement de la machine et la durée d’utilisation de la couleur viennent s’ajouter aux paramètres qui créent l’œuvre. Ce processus mécanique produit des dessins uniques. Comme déjà évoqué en introduction, le choix de l'outil donne à voir une représentation différente car l'outil utilisé modifie la perception de la forme. Enfin, par sa démarche de cession de la production, Tinguely isole le concept de l’œuvre par rapport à son exécution.

Sol Lewitt, l’œuvre programmée et définie par des règles

Les mathématiques et la logique sont utilisés par certains artistes minimalistes comme Sol Lewitt. Lorsqu’il crée des dessins à réaliser directement sur le mur, il ne fusionne pas la conception et la réalisation. Il délivre le processus de production de l’œuvre. Les paramètres du dessin sont fixés selon les dimensions, les caractéristiques architecturales du lieu de l’exposition.
Les dessins muraux ont un certificat img.3 accompagné d'un diagramme qui permettent leur exécution dans le cadre d'une visualisation qui se veut essentiellement mentale. Là, contrairement à ce qui se passe pour la réalisation de ses structures, l'artiste laisse quelques libertés dans la réalisation de l'œuvre.
En l'occurrence selon lui, une fois que l'idée de l'œuvre est définie dans l'esprit de l'artiste et la forme finale décidée, les choses devront suivre leur cours. L’artiste ne peut pas imaginer toutes les conséquences possibles. Chez Sol LeWitt, c’est l’idée de l’œuvre qui doit être prédéterminée, programmée, sans surprise, et non l’œuvre réalisée. Cette délégation de pouvoir à ceux qui réalisent un Wall Drawing img.4 ne marque pas l'impersonnalité de l'œuvre, elle lui donne son autonomie artistique puisque sa forme ne peut plus dépendre de la subjectivité de l'artiste. C'est dire que pour être déplacé ou vendu, un Wall Drawing est refait. Même en changeant d’aspect, il reste toujours le même car seul son concept est ‘vendu’. Dans son écrit, Paragraphs on Conceptual Art9, Sol LeWitt explique que le but de son travail est de mettre en évidence l’idée qui forme l’œuvre. Pour lui, l’œuvre en soit, son résultat final n’est que la représentation de l’idée. L’idée, le concept, est l’essence pure de l’œuvre :
« Je qualifierai de concept art le genre artistique dans lequel je me suis engagé. Lorsqu’un artiste utilise une forme conceptuelle, cela signifie que toute la programmation et les décisions sont faites à l’avance et que l’exécution est une affaire de pure forme. L’idée devient une machine qui produit l’art ».
— Sol Lewitt, Artforum, 1967

C'est en 1968 qu’il réalise des Wall Drawings, peintures murales qui se composent par la répétition de motifs géométriques en couleurs primaires. Il suit des principes de progression géométrique.
Deux dimensions viennent catégoriser ces installations. D’une part, elles remettent en cause la place de l’artiste et la paternité de son œuvre. Par quoi se caractérise-t-elle ? Le concept prime-t-il sur l’exécution et la production ? Quel est le statut de l’artiste s’il ne réalise pas l’œuvre, s'il n'est pas à l'origine de la création de l'objet palpable ? Face à la mécanisation de la production, l’objet produit est-il une œuvre alors qu’il est le fruit d’une production mécanique ou bien d’une procédure détaillée, et qu’il ne relève plus directement de la main de l’homme ?
Le passage à l’ère pré industrielle met la production en série en avant, la production matérielle devient une réalité dans la société. La production artistique opère ce même passage par l’arrivée de la photographie, image créée par l’utilisation d’une machine : l’appareil photographique. Le monde réel est représenté de manière instantanée, il ne nécessite plus un savoir faire technique de représentation picturale comme auparavant. Par cette technique, la représentation du monde est accélérée et caractérise la société de cette époque. Une accélération de la production visuelle dans un environnement qui s’automatise par l’industrie.
L'artiste ne crée plus seulement un nouveau monde par son imaginaire. Il devient aussi un technicien de la machine, non pas qu'il se cantonne seulement au paramétrage de l'objet, il transforme sa pratique. Cette transition s’opère également dans le champ musical, où les musiciens inventent des machines comme les synthétiseurs qui rassemblent des menus de préférences musicales. Finalement, tout le domaine de la création est touché par l’ère industrielle en incluant la machine dans le processus de production artistique.
Roland Barthes définit la production comme une combinaison de différents détails qui crée une nouvelle vision du monde. Il parle de réalité de production matérielle et compare ce passage à l’ère pré industrielle et à la production en série. Il insiste sur le fait que la production artistique reste à l’état d’artisanat.10


Marcel Duchamp, La rotative plaque de verre, optique de précision, 1920.


Sol Lewitt, Paragraphs on Conceptual Art, 1967.


Roland Barthe, « La mort de l’auteur », œuvres complètes, t.II, Paris, Seuil, 1993, p.491-495.